J'ai eu
l'impression de voir les photos bouger et voitures
voler. Je rêve de choses insolites mais
déjà écrites. Je vois des souvenirs et c'est drôle,
d'être minuscule, de pas avoir de dents. C'est
beau de rêver de quand on était enfant. C'est beau de rêver ce qu'on a lu,
comme un film dont on décidé la fin. Je change les histoires et
j'en fais ce que je veux,
rêver c'est décider, décider de ce qui n'est pas réel. Décider de
ce qu'on veut voir, dire, entendre,
toucher. Et en ce moment, je rêve de
Londres. De la grande roue illuminée,
des ruelles pavées et sinueuses, des ponts et de la Tamise. Je rêve de tout ça,
toutes les nuits. C'est comme si je me demandais
ce que je fous là. Bizarrement, je sais que je passe à coté de quelque chose
sans pour autant regretter ma décision même si de temps en temps, quand je m'ennuie,
j'y pense. Là je pourrais être sur Oxford Street, visiter
le musée Tussaud. Là j'pourrais manger dans un pub et
boire du cidre. Vivre dans
l'ambiance tamisée de ces lieux, profiter de la musique, entendre les gens parler et regarder,
regarder tout ça et cette fois, ce serait réel, ce ne serait pas les yeux fermés,
les odeurs de bières et de tourtes, le bois des meubles et du bar et les
« clings » des pintes qui font
« tchin ». J'pourrais être n'importe où dans
cette ville aux merveilles, vivre dans cette ambiance de folie et enfin profiter d'une grande ville,
les talons sur les pavés, les looks à photographier,
des vêtements à en pleurer. J'aurais pas peur
d'oser parce que c'est la devise même de cette ville. Mais j'suis là.
Ici, la seule rivière qui passe est
minuscule et n'attire que
les papis allemands en chaussettes et sandales et je vis dans ce monde de touristes en ayant l'impression que je fais partie de
ces bancs de poissons. Moi aussi, je suis
le parapluie noire du guide et j'trouve que le décor est plutôt chiant. C'est toujours
les mêmes géraniums roses ou rouges qui pendent aux fenêtres, les mêmes filles habillées soit disant
à la mode alors qu'elles sont juste plus pouffes que celle d'à coté, c'est toujours les mêmes vieux et
les mêmes visages. C'est les mêmes maisons à colombages qui ont beau être colorées,
je ne trouve plus aucune saveur à les regarder et tout semble si pareil. Y'a rien qui bouge, rien qui change.
Tout est strictement pareil. Et j'me demande, en regardant les gens défiler sur ces trottoirs lents comme le monde, combien de temps encore
je vais passer à coté de ma vie.
Puis je rentre et
y'a Flo. Y'a ces yeux bruns clairs et
ses repas en amoureux surprises avec des bougies, y'a sa peau qui sent bon et que
je mords et que j'embrasse comme une drogue. Y'a ces bras,
trop grand, trop fort. Je suis
si petite. Y'a ces
"je veux t'aimer jusqu'à mes 80ans". Puis il rigole, me regarde.
J'suis belle soit disant et c'est bizarre. J'suis belle nue,
j'suis belle habillée, j'suis belle mal habillée, j'suis belle
le matin et j'suis belle le soir. C'est
une confiance en moi que je gagne à chaque minute passée près de lui. Sa
peau est chaude et pour passer l'hiver, c'est si bon de savoir que je pourrais
me blottir contre elle. Puis y'a son rire,
son rire qui me fait marrer et ces bêtises et ces vannes pourries tellement digne d'une blague Carambar que
je l'aime encore plus chaque fois qu'il en fait une nouvelle. Puis il s'en fiche que j'ai trois ans d'âge mentale
, je peux m'extasier devant une loutre ou un manchot que ça le fera sourire. Et il aime
rien faire avec moi et il aime faire
plein de choses aussi parfois. Et le soir, quand je lui tourne le dos pour m'endormir,
il s'approche toujours, me serre et
sens mes cheveux. J'aime cette sensation que
ma senteur lui plaise et que comme moi, il en a besoin pour
fermer les yeux. Fermer les yeux et rêver, rêver de
Londres ou pas. Franchement,
je m'en fiche. Je sais pourquoi je suis restée. Je sais ce que je loupe mais
je sais surtout ce que j'ai et rien que ça, ça me suffit. Si passer à coté d'une vie
c'est aimer, alors je préfère
louper des centaines de vie.